De l'acte artistique à l'acte citoyen, ou comment je me suis engagé

Assurément, je ne suis pas un militant dans l’âme. Je le confesse, c’est ma faiblesse, mon regret, mais la perspective de l’engagement physique et verbal dans le groupe me lasse d’avance. La confrontation directe avec l’adversaire me conduit en général à des accès d’animosité qui se révèlent totalement contreproductifs. La simple implication dans une démarche collective suppose, pour être efficace, une unicité d’intention et une discipline minimale qui froisseront toujours mon esprit critique maladivement français. Je ne suis pas un agissant mais un jouisseur. Pas un bâtisseur, mais un contemplatif. Alors que le militant vit tendu vers l’objet de sa lutte, je veux dès maintenant être détendu à l’intérieur de cet objet. Il m’importe davantage de vivre pleinement dans un monde imparfait que de vivre à moitié dans l’attente d’un monde meilleur – que de surcroît mon esprit chagrin ne parviendra jamais à concevoir de manière sérieuse. La priorité, dans cette vie « qui dure l’espace d’un cri », penche dès lors moins vers l’abnégation que vers l’épicurisme. Et l’appel au sauvetage de l’humanité sonne souvent juste après que ces urgences intimes n’aient été suffisamment satisfaites.

La position peut paraître égoïste, mais face à l’agression généralisée du monde, il faut aussi sauver sa peau…

Alors certes, la plupart de ces oppositions ont précisément été résolues par les militants nouvelle formule. Ceux que nous avons rencontrés ont appris à allier le plaisir et le combat, le réel et l’utopie. Mais militer suppose malgré tout des mobilisations d’énergie collective, des transactions de temps, des capacités d’organisation, un degré d’exposition publique… pour lesquels je n’ai encore ni assez de courage ni de compétence. Chacune de mes tentatives d’engagement dans des partis (écologiste, socialiste) ou des associations militantes (anti-pub) se sont d’ailleurs souvent perdues dans l’esquive.

En même temps, comme tous ces citoyens désarmés que nous avons croisés sur le chemin de nos reportages, je reste profondément révolté par d’autres formes d’égoïsmes, destructrices celles-là. Celles qui s’acharnent à décharner le bien collectif, nos modes et milieux de vie dans ce qu’ils ont de meilleur. Ces forces qui s’emploient à dépouiller notre humanité de ses derniers oripeaux, à innerver à la pincette les derniers ressorts du corps social devenu ce corps flasque sur lequel paradent les majorettes télécommandées. J’éprouve aussi au quotidien ce besoin pulsionnel d’agir, mais trop souvent stoppé dans son élan par les contingences des agendas et l’absence de cadre idoine où l’inscrire. Et je garde une admiration sans retenue pour ces générations de militants qui ont toujours empêché que la loi de la jungle ne reprenne la place du contrat social, comme aujourd’hui l’idéologie libérale serait tentée de nous y faire régresser. Ces militants sont le moteur de cette Histoire dont je suis pétri.

Aussi, lorsqu’à Perpignan, au festival de photojournalisme Visa pour l’Image, Cyril Cavalié me propose en septembre 2007 de m’associer à son projet, l’occasion est trop belle pour ne pas la saisir. Voilà qu’une échappée se présente à toutes ces injonctions contradictoires. L’aventure à laquelle Cyril m’invite sera ma façon à moi d’intervenir dans le débat et de nourrir l’action des autres en la portant à la lumière. Puisque mon aptitude à l’observation et à la description surclasse mon aptitude à l’action directe, et puisque j’en ai fait mon principal savoir-faire, qui est un savoir-faire de journaliste, alors cette aptitude sera placée au service de l’action. Et deviendra une forme d’action indirecte. Ce livre sera notre façon à nous de descendre dans la rue avec du rouge sur le nez.

Le travail fourni restera toutefois, fondamentalement, un travail de journaliste. Dans la forme comme dans la démarche. Et il sera produit avec l’honnêteté intellectuelle qui s’impose, selon les règles de base de vérification de l’information, de croisement des sources, d’esprit critique et de restitution des données du réel. Mais nous savons aussi depuis des lustres que le journalisme impartial et absolument neutre n’existe pas, que la compromission commence dès le choix du sujet. Dès lors, prenant acte de cette inévitable interaction avec le jeu social, nous assumerons pleinement la part de militantisme de notre équipée, sereinement et sans hypocrisie, et sans concession aucune vis-à-vis d’un groupe ou d’un autre. Nous affirmerons, comme le démontrent chaque jour des médias de tous bords et de toutes natures, qu’une œuvre peut être strictement journalistique tout en s’inscrivant dans un projet de société plus global, sans nécessairement devoir afficher ses motivations profondes.

La seconde raison qui m’a poussé à m’engager dans ce travail avec Cyril Cavalié a trait, aussi curieusement que cela puisse paraître, à cet autre savoir-faire, cette autre passion qui m’animent à côté du journalisme : la musique. En effet, les formes d’action sur lesquelles Cyril et moi nous sommes penchés se situent à la croisée de ces deux activités humaines par lesquelles nous nous sommes arrachés de l’animalité : l’art et la politique. D’où le titre du livre, « Un nouvel art de militer ». C’est donc cette dimension artistique du politique qui, inconsciemment sans doute, a d’abord attiré le musicien que je suis. Musicien professionnel ou amateur selon les années, engagé comme auteur, compositeur et interprète dans les groupes Prisca (à la clarinette) et Liliken (au piano).

Car l’idée d’une action dans un collectif militant naît selon le même processus qu’une idée d’arrangement dans une formation de musiciens ou de mise en scène dans une compagnie de théâtre. Qui est le processus de création même. Préparer un barbouillage de pub ou une occupation d’immeuble revient à élaborer une œuvre artistique avec toutes les phases que cela comporte :

  1. Une phase consciente d’observation du réel et d’accumulation d’informations, ou phase d’acculturation (j’écoute des CD, assiste à des concerts / j’analyse les composantes du dispositif publicitaire dans l’espace public) ;
  2. Une phase inconsciente de maturation et de décantation de ces données, ou phase d’incubation (je laisse filtrer ces musiques entendues dans ma mémoire et mes rêves / je subis cette pression publicitaire dans ce que mon psychisme a de plus intime) ;
  3. A un instant T, une idée originale jaillit de manière imprévue et irrationnelle ; c’est la phase d’illumination ou de création proprement dite (une mélodie naît spontanément sous mes doigts / l’idée d’aller inscrire tel slogan dans tel contexte et tel endroit de Paris est émise par un membre du collectif) ;
  4. Autour de cette idée originale s’agrège un savoir-faire, élaboré collectivement et rationnellement, et qui « fait œuvre » ; c’est la finition technique (nous écrivons des arrangements, répétons, entrons en studio, annonçons la tournée et la sortie de l’album / nous élaborons un plan d’action, choisissons peinture et outils, informons police et médias) ;
  5. Enfin, l’œuvre est présentée au public ; c’est la phase de représentation ou d’action (concert en salle / barbouillage de rue). Le contexte irrationnel dans lequel cette œuvre est née (phases 2 et 3) fait qu’elle devient à ce moment-là vecteur d’émotion auprès du public-récepteur, sur le trottoir comme dans les gradins. Cette résonance émotionnelle est la garantie même de son efficacité. C’est aussi tout ce qui distingue l’art de l’artisanat, la militance traditionnelle de la militance nouvelle.

A ce « nouvel art de militer », Cyril et moi nous y sommes donc intéressés parce qu’il nous concerne en tant que citoyens, mais aussi parce qu’il nous fascine et nous touche en tant que créatifs. Il nous rappelle qu’un acte artistique est aussi un acte politique, et inversement. Tout dépend pour qualifier sa dominante de l’endroit où l’on fait passer la ligne de démarcation.

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